Dans la bouche de certain.es, la “valeur travail” serait une valeur cardinale de notre pays, elle définirait, en tant qu’individu, notre volonté, notre mérite ainsi que notre place dans la société. D’autres discours, plus nauséabonds encore, relayés notamment dans les médias Bolloré, affirment que les personnes sans emploi “ne cherchent pas assez”, qu’elles seraient “assistées”, “fainéantes”, et “qu’il suffit de vouloir pour pouvoir”. Des discours empreints de racisme, de validisme et de mépris de classe.
Ce n’est pas cette vision du travail que je défends, et ce n’est pas celle non plus défendue par le dispositif Territoires Zéro Chômeurs de Longue Durée (TZCLD). Ce dispositif est justement conçu pour prendre en compte les discriminations à l’embauche et insérer de façon pérenne les personnes longtemps privées d’emploi. TZCLD se bat pour un droit à l’emploi juste et inclusif. Lorsque j’étais tête de liste pour les municipales à Nantes en 2020, j’avais d’ailleurs fait inscrire le dispositif TZCLD dans le programme.
A l’échelle nationale, ce sont 83 territoires habilités à être “TZCLD”, et depuis 2016, environ 6000 personnes sont sorties du chômage de longue durée grâce au dispositif.
Rezé est habilité “TZCLD” depuis mars 2025, et l’Amarrez – entreprise à but d’emploi (EBE) rezéenne – a ouvert ses portes en avril 2025. Elle est coordonnée par l’ATDEC Nantes Métropole (Association territoriale pour le développement de l’emploi et des compétences).
Mais alors, de quoi parle-t-on exactement ?
Une Entreprise à But d’Emploi (EBE), c’est une entreprise positionnée sur des activités non concurrentielles et qui est cofinancée par une contribution publique correspondant à une estimation des coûts évités du chômage de longue durée. Autrement dit, elle n’est pas en concurrence avec les entreprises classiques, ce qui leur permet de s’adapter à ses salarié.e.s, et non l’inverse.
Comme le soulignent Myriam, Patricia et Sylvie, salariées de l’Amarrez, qui ont longuement pris la parole suite à la projection du documentaire Au boulot de François Ruffin le 11 décembre au cinéma Saint-Paul, une EBE permet une diversité d’activités. Des activités qui, dans un modèle économique classique, seraient jugées non rentables. Services aux entreprises comme l’accompagnement de personnes âgées et/ou à mobilité réduite lors de leurs courses au Super U La Galarnière, revalorisation des vêtements professionnels, recyclerie (de cartables notamment), etc. Des activités à portée environnementale ou sociale, comme le résume Myriam.
Le TZCLD, mécanisme contre un marché du travail discriminant
A l’heure actuelle, l’Amarrez embauche une vingtaine de personnes issues de la privation durable d’emploi. Les salarié.e.s qui rejoignent l’Amarrez ont eu, pour beaucoup, un parcours professionnel épuisant, des contraintes de santé et/ou des incidences personnelles, nécessitant une vraie flexibilité au niveau du travail. Le dispositif met en relation les habitant.e.s du quartier prioritaire du Château et l’Amarrez.
Myriam, 57 ans, raconte avoir été conseillère en insertion professionnelle, référente judiciaire, pendant dix ans à la mission locale de Rezé, avant de finir en burn-out. Elle se reconvertit ensuite en aide-soignante pendant huit ans, jusqu’à ce que la médecine du travail l’arrête : son corps ne suit plus. Seul un dispositif comme TZCLD, comprenant la notion de « temps choisi » est viable : elle travaille le matin et peut conserver ses rendez-vous médicaux l’après-midi. Après une vie de travail épuisante, ces conditions sont une nécessité.
Patricia, 52 ans, explique que malgré une expérience professionnelle solide, sa reconnaissance de travailleuse handicapée (MDPH), la discriminait fortement à l’embauche. Après cinq ans de chômage ponctués de petits boulots, le dispositif lui permet de travailler en CDI à un temps choisi.
Les personnes qui rejoignent le dispositif démontrent à quel point la figure de l”assisté.e” est une caricature mensongère. Dans la plupart des cas, être aux minimas sociaux est une situation subie et les personnes cherchent inlassablement à s’en sortir, faisant face à de nombreuses discriminations systémiques.
Le travail est un vecteur d’intégration sociale, de reconnaissance par ses pairs, de confiance en soi. Les salarié.e.s de l’Amarrez témoignent de la manière dont le dispositif leur a permis de rompre l’isolement, de rencontrer de nouvelles personnes et de tisser des liens.
Un modèle qui ne peut pas marcher sans bénévoles
La pierre angulaire d’un tel modèle, ce sont aussi les bénévoles : parmi la centaine de personnes engagées à l’Amarrez, une vingtaine sont en CDI, et les autres sont bénévoles. Jean-Luc Peruchon, président de l’Amarrez, souligne que depuis l’ouverture en avril dernier, les bénévoles continuent d’affluer, intéressés à l’idée de contribuer à un dispositif aussi humain.
Toutefois, à une échelle plus large, la question du bénévolat est aujourd’hui un enjeu préoccupant pour de nombreuses structures, aggravé, on le sait, par un report de l’âge de départ à la retraite.
TZCLD, un dispositif menacé dans le PLF 2026
Dans le PLF 2026, le budget initial alloué au dispositif (68.8 millions d’euros) ne permet pas d’embaucher comme prévu dans les 83 territoires habilités. Sans augmentation, des emplois devront être supprimés.
En commission des finances, à l’Assemblée nationale, une enveloppe de 19.8 millions d’euros en plus a été votée par les députés – ce qui permettrait de garder les personnes actuellement en poste et de lancer de nouvelles embauches. Toutefois, le PLF 2026 n’a pas encore été adopté, et nous ne sommes pas à l’abri d’un retour en arrière sur le sujet.
Il serait dramatique qu’un dispositif né pour lutter contre le chômage de longue durée doive licencier et/ou repousser des embauches, alors même qu’il a été créé pour lutter contre l’exclusion et qu’on le sait, sur le long terme, l’emploi coûte moins cher que l’exclusion.
La preuve qu’un autre modèle de travail est possible
Les EBE sont des modèles qui donnent de l’espoir, qui permettent d’imaginer une société où le travail soit réellement un outil pour lutter contre les multiples discriminations et qu’il soit adapté aux réalités humaines. Myriam rappelle que ce modèle repose sur les compétences réelles et leur acquisition plutôt que sur la tyrannie du CV. Un dispositif qui prend en compte les spécificités de chacun.e plutôt que de les sanctionner.
Deux évaluations publiques – celles de la Cour des comptes et du Comité scientifique d’évaluation – soulignent d’ailleurs les effets positifs et durables du dispositif TZCLD.
Mais rien de tout cela ne fonctionne sans financement public. Il y a donc un véritable enjeu de sensibilisation et d’ambition politique pour garantir sa pérennité.
Pour en savoir plus
- Tous les mardis matin de 10h à 12h est organisée une permanence au centre socioculturel Château, au 11, place Jean-Perrin, à Rezé.
- Pour plus d’informations vous pouvez également contacter tzcld-reze@atdec.org
Le 11 décembre dernier, le cinéma Saint-Paul à Rezé projettait le documentaire “Au boulot” de François Ruffin, député écologiste de la Somme, en sa présence.
Ce documentaire met en scène le décalage entre les discours ultra-libéraux sur le travail et la pénibilité et fatigue subies par les travailleur.e.s au quotidien, soulignant comment le dispositif TZCLD permet de pallier à un certain nombre de mécanismes discriminants du marché de l’emploi. Suite à la projection, Myriam, Patricia et Sylvie, salariées de l’Amarrez, ont pris la parole pour faire le lien entre le documentaire et leur propre expérience personnelle.